La Presse
11 septembre 2015
Par Éric Clément

La peinture de l’apaisement
La peinture l'a conquis quand il a vu Stanley Cosgrove et Marc-Aurèle Fortin capter devant lui la lumière des paysages laurentiens. Sa voie était tracée. À 87 ans, le Saguenéen René Gagnon peint encore la nature québécoise. La Galerie 203, dans le Vieux-Montréal, expose 72 de ses toiles à l'occasion de ses 60 ans de carrière.

La peinture de l'apaisement
Sur les deux étages de la Galerie 203, l'amateur d'art a rendez-vous avec la paix. Car c'est cette sainte paix de l'artiste, seul face à la nature québécoise, qu'on discerne dans les toiles de René Gagnon. Une nature énergique, enflammée ou luisante - selon la saison - que le peintre interprète sans relâche.René Gagnon est un peintre de lumière, un maître du reflet et un chercheur coloriste. Quand on examine ses toiles des années 60, on constate qu'il est parvenu très tôt à doser ses élans pour exprimer, sur son support d'Isorel, un juste équilibre entre le vu et le senti. Très inspiré, son art s'épanche en douceur, transmettant un réalisme tempéré qui accorde une belle place aux nuances de la rêverie.

Les ciels s'accordent avec harmonie aux collines et aux arbres. La variation des couleurs, l'arrondi des paysages saguenéens ou nord-côtiers, la présence du fleuve ou des lacs, comme dans Fin d'automne, donnent un ensemble bucolique à l'aspect imperturbable, inoffensif et tranquille.

Ses aplats sont dynamiques et sa façon de délimiter ses espaces crée des contrastes efficaces. Il a recommencé à peindre au pinceau cette année pour dessiner des épinettes, mais sinon, il crée ses oeuvres au couteau, car cet outil lui rappelle la main et lui permet de jouer presque charnellement avec la matière, un jeu qui est une véritable jouissance pour lui.

Sa méthode consiste à exercer des pressions à plat sur son panneau d'Isorel, ce qui lui permet de voir apparaître une grande diversité d'agencements de couleurs. Et il est vrai qu'à y regarder de plus près, on se questionne sur sa façon de créer ces assemblages colorés qui ne sont pas vraiment des mélanges, mais des associations de teintes savamment dosées.

«C'est la magie qui opère, dit-il simplement. Je tourne autour de mon tableau et je peins parfois à l'envers, ce qui donne des dessins parfois plus intéressants au niveau des structures.»

Une nature familière
Son Rêve de paysage (2014), avec cette grande épinette solitaire accrochée à un belvédère, est magnifique. Ce ciel déchiré a sûrement un cousinage romantique! Le lieu rappelle une vue côtière, en quittant Baie-Saint-Paul pour La Malbaie. Fin d'automne est aussi riche d'évocation avec les coups de spatule dans les bleus comme le dernier rappel d'une saison qui a fui.

Les aurores boréales, non flamboyantes, sont évoquées avec réalisme et mesure dans sa toile Les lumières du Nord. Un contraste avec Les érables du Nord où le style a plus de fulgurance, avec des couleurs plus vives, auxquelles on ne s'attendrait pas chez René Gagnon, d'ailleurs. «C'est ça le miracle de la peinture», répond-il quand on lui fait part de notre surprise.

La toile No Title (L'épinette penchée) est une des plus belles expressions qui soit sur l'hiver. La neige est partout, mais les blancs ne sont pas blancs, ils sont «vrais». Et ce ciel d'après tempête aux teintes violacées laisse le visiteur imaginer, en frissonnant, le froid et l'humidité qui régnaient ce jour-là. C'est un vrai bonheur de se propulser dans ce Nord et cette saison d'hiver à la fois si familière et si différente dans chaque toile.

Huiles marocaines
La Galerie 203 présente également quelques-unes de la dizaine de toiles que René Gagnon a réalisées lors de son séjour à Ouarzazate, dans le sud du Maroc, en 2004. Son style paysagiste et sa technique au couteau se prêtent bien aux reliefs du désert. Dans Maroc (2005), l'atmosphère est suggérée par des ocres bien choisies - qu'il avait calibrées après avoir ramassé des pierres dans le désert - et des verts qui rappellent que le paysage marocain est parsemé de jardins verdoyants et de montagnes.

Plaisir rare, au sous-sol de la galerie 203, on peut s'asseoir sur des chaises ou des divans pour s'évader dans les panoramas bigarrés et harmonieux du peintre. Des coffrets en cèdre présentent, chacun, un tableau original de René Gagnon accompagné de sa biographie, De rêve et de paysages, signée par l'auteure Christine Gilliet.

Et puis, la galeriste Corinne Asseraf a aligné sur un pan de mur des toiles aux ciels irradiés et aux surfaces de lacs toujours inanimées, comme si le vent se gardait bien d'en perturber l'aspect endormi.

Ces peintures de René Gagnon sont apaisantes. Elles dégagent cet instant de réflexion, de concentration, cette quête de composition qui se manifestent dans le silence de la nature ou de l'atelier. Elles dévoilent en tout cas un artiste dévoué à son pays de couleurs, d'odeurs, de vigueurs et d'harmonies.